L’art et le virtuel dans notre espace comme utopie de réenchantement
comment Pas de Commentaires Ecrit par Janique Laudouar le 28 février 2008 – 11:24

11ème Colloque International de l’ATEP (Association Tunisienne d’Esthétique et de Poïétique), Hammamet, du 16 au 18 mars 2008

“La croissance et les mutations urbaines donnent souvent lieu à un environnement inadapté à la qualité de vie des citoyens. Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, on constate une certaine anarchie dans l’urbanisation, une hybridation de l’habitat et une pauvreté des espaces publics. Comment peut-on, à l’heure de la mondialisation et du développement des nouvelles technologies, palier aux agressions inesthétiques et à la non fonctionnalité des lieux de vie ?”(extrait de la thématique du colloque) L’objectif du colloque est de “réfléchir à des esthétiques de l’environnement en questionnant des pratiques d’art et des processus créatifs à portée critique et émancipatrice.”

L’association Artank sera présente à Hammamet pour présenter “L’art et le virtuel dans notre espace”. Ci-dessous la communication du lundi 17 mars, journée présidée par Rachida Triki, présidente de l’ATEP. Le colloque ouvrira sur un hommage à l’actrice tunisienne Mouna Noureddine.

L’art et le virtuel dans notre espace comme utopie de réenchantement

Vu dans des constructions tunisiennes neuves en cours à Hammamet : dans le salon traditionnel aux courbes rondes, aux arabesques douces, au centre de la pièce, incrusté dans la pierre du mur, l’emplacement rectangulaire de l’écran géant LCD et du home cinéma. A cet habitat préformaté à l’extrême sous le signe du confort imposé par la globalisation, les artistes opposent des formes aériennes, éphémères, qui glissent en apesanteur dans dans nos vies mouvantes.

En donnant à voir dans l’espace public un dispositif interactif projeté sur le mur d’un monument Reynald Drouhin indique un nouveau parti pris des artistes contemporains qui ont pu se réclamer du net-art ou de l’art dit « numérique : sortir de l’écran. L’oeuvre devient démultipliable, polymorphe, hybride, et peut se déployer en petit format dans l’espace réduit d’une galerie, monochrome sous diatec à acheter et à placer dans son salon, ou se projeter en 20 m sur 30 m sur une façade et venir réenchanter l’espace public.

Le vert : métaphore de la graine, de l’arborescence, de la fleur - Des fleurs est l’une des oeuvres interactives les plus connues de Reynald Drouhin – de la génétique, est devenu un thème omniprésent Les artistes questionnent notre rapport à la nature, le rapport de la nature à la ville. Quel sens et perspective donner à l’élargissement cette esthétique virtuelle? En quoi ces « formes artistiques d’engagement sont porteuses d’utopies et de propositions esthétiques pour une qualité de vie en commun. » ? Cette alliance renouvelée entre nature et art via le virtuel, ces nouveaux territoires de l’art « hors de l’art », ces chemins hybrides, s’échappant du cyberespace pour une tentative de réenchantement du monde « réel » sont peut-être le signe d’une volonté de quitter l’élitisme des happy few des cercles du numérique pour agir dans l’environnement quotidien Cette démarche des artistes contemporains s’exprimant avec les technologies pour sortir du champ traditionnel de l’art s’exprime :

-par les disciplines qu’ils choisissent d’investir.
-par les lieux où ils choisissent d’exposer leurs oeuvres.

La volonté de ne plus oeuvrer dans le circuit fermé du net-art, des galeries, des musées, des collectionneurs précède et accompagne un changement d’usage : les technologies se sont banalisées avec le Web 2, elles sont maintenant plus transparentes mais aussi plus pervasives et peuvent s’imbriquer à notre quotidien non comme une forme supplémentaire d’asservissement, mais comme une inscription poétique dans notre espace de vie, comme un moyen léger et accessible d’appropriation de notre environnement.

Disciplines : l’extradisciplinaire
On assiste à une extension du champ de l’art qui est aussi une critique des institution artistiques que Brian Holmes nomme « extradisciplinaire » : « L’ambition des artistes extradisciplinaires est d’enquêter rigoureusement sur des terrains aussi éloignés de l’art que peuvent l’être la biotechnologie, l’urbanisme, la psychiatrie, le spectre électromagnétique, le voyage spatial et aisni de suite, d’y faire éclore le « libre jeu des facultés » et l’expérimentation intersubjective qui caractérisent l’art moderne et contemporain, mais aussi d’identifier, sur chaque terrain d’enquête, les applications instrumentales ou spectaculaires de procédés ou d’interventions artistiques, afin de critiquer la discipline d’origine et de contribuer à sa transformation. »

Lieux : sortir de l’écran

L’oeuvre de Miguel Chevalier procède de cette démarche hybride et d’une « importation » d’une « seconde nature », nature artificielle dans la ville. Ses arborescences « Sur-natures » dévoilent leur nature « organique », soit « minérale » pour « RGB Land » et plus « cosmique » pour les « Attracteurs Etranges ». Dans ces espaces urbains vidées de nature que sont les stations de métro, les aerogares, les lieux en transit, Miguel Chevalier donne à voir une « nature réimaginée », « revisitée à travers le filtre du numérique » soit « quinze graines virtuelles qu’on peut utiliser seules ou mélanger pour créer chaque fois de nouveaux jardins. Ces jardins sont de plus en plus interactifs puisqu’ils réagissent à nos mouvements » Non une vidéo comme dans un film, mais un système génératif. « Une esthétique de l’éphémère », oeuvres ouvertes au processus toujours recommencé.

On peut multiplier les exemples de ces métaphores d’importation d’univers imaginés,à toucher, à faire vivre, à habiter, à s’approprier. Forêt » de Julien Hô Kim et Guillaume Stagnaro [Fr] est une installation sonore et lumineuse interactive. « Cette installation, inspirée du texte de Jack London « Construire un feu », est constituée d’une dizaine d’arbres sonores et lumineux, qui invitent à explorer et à expérimenter l’espace. Les arbres sont des tiges de métal posées à même le sol, maintenues à la verticale dans un équilibre fragile -sans contact -par l’aimantation de haut-parleurs suspendus. Par un geste d’approche d’une main de la tige d’un arbre, le visiteur interagit avec l’oeuvre. »

Lieu : réenchanter l’espace
Electronic Shadow, (Naziha Mestaoui et Yacine Ait Kaci) dont les oeuvres sont également qualifiées d’hybrides, parce qu’elles allient le réel et le virtuel, marque une volonté encore plus poussé de modification de notre espace quotidien, qu’il soit commercial ou privé. Electronic Shadow fonde son activité sur un travail de recherche et d’innovation. Sur leur site est mis en avant « Hybridations entre espace et image depuis 2000 . H2o (Vidéo scénographie interactive, 2004) a été présenté au Salon du meuble de Milan pour le 70ème anniversaire de Boffi en Avril 2005 où il préfigure les propositions d’Electronic Shadow pour faire entrer la réalité virtuelle dans l’espace public puis l’habitat. « L’espace est composée d’un bassin de 5m de long, d’une série de murs dont un grand miroir et d’éléments de mobilier qui sont animés et transformés en permanence par le biais de l’image. Ces images mettent en scène un personnage, une silhouette de femme, qui vit dans cet espace et le transforme par sa gestuelle. L’espace devient tour à tour différents décors : une salle de bain, une plage, une piscine, une terrasse sur la mer, etc… »

« L’ensemble des murs se transforme au gré de l’image, passant d’ambiances architecturales contemporaines à des environnements naturels, entre rêve et réalité. » Camera obscura ( Système domotique poétique, Republique libre du Design, Centre Culturel Français de Milan, du 5 avril au 6 mai 2006). «La scénographie se commande par une interface intuitive et sensorielle par le biais de la table basse et propose une approche de la domotique poètique où espace, image et lumière fusionnent pour proposer une vision de l’espace en perpétuelle mutation, au gré de l’humeur de son habitant. » Plus récemment la Fontaine animée interactive créée pour l’exposition “Gongzhen, sport in Art” sera vendue aux enchères par Sotheby’s (HK) en 2008. « Avec Electronic Shadow, l’espace devient une image et l’image devient habitable. » «écrit le magazine d’architecture et de design Intramuros. Il n’est pas indifférent qu’à l’époque du « logement cher » partout en Europe Electronic Shadow imagine une extension imaginaire de la pierre, du mur, de l’eau, nous propose de vivre dans un espace mental , préfigurant sans doute la part de virtualité que nous devrons intégrer à l’avenir dans notre quotidien pour survivre à l’anarchie et au chaos des systèmes, des paysages, des déséquilibres.

Lieux : « la ville intelligente »
Quand la ville est triste, quand il pleut, quand les parkings désolés se multiplient dans le voisinage, appelez des amis, formez des troupes et lancez-vous dans la guerilla/jardinage. Avec cette thématique, la ville intelligente, et ces «nouvelles formes artistiques liées au végétal», dans la continuité de son programme “Territoires numériques” mis en place en 2004, le festival Emergences a encore ses champs d’investigation. La rencontre SMART CITY à la Cité qui a eu lieu à la Cité internationale Universitaire de Paris le 26 septembre 2007 réunissait ceux qui veulent changer l’espace urbain via la création artistique : art en contexte, guerilla artistique urbaine, ville interactive, art mobile, et autres « formes d’appropriation artistique et critique de la ville ».
le groupe coloco invente des jardins aériens, par exemple des murs sur lesquels on peut se circuler parmi des balcons de plantes, un travail qui accompagne le développement vertical de la ville. «Comment penser différemment le paysage, en termes d’esthétique mais aussi de revendication citoyenne ?» Ils publient le Guide des alternatives au désherbage chimique

Source illustration : « Square aérien » étude sur les nouvelles forme de végétation urbaine à Paris, coloco avec Gilles Clément.

Lieux à réenchanter : mobilité et flux éphémères de notre environnement
L’environnement, c’est aussi ces objets nomades qui nous entourent chaque jour davantage. Les artistes s’emparent aussi de ces flux virtuels et de ces objets communicants pour les détourner de leur usage de consommation.

Je chante pour toi de Ivo Flammer et Yoshie Kaga.

Ce qui étonne dans Je chante pour toi c’est la simplicité du dispositif : prendre un badge autocollant pour s’identifier, puis appeler le numéro. Un répondeur vous donne le choix entre enregistrer une chanson ou écouter une chanson de l’autre, grâce à son numéro de badge. Au fil de la soirée des groupes se forment : un choeur collectif de bel canto d’opéra italien . Chacun a conscience que sa chanson, celle qu’il a choisi et enregistré sur son mobile (prix d’un appel local) livre un peu de son image et de son identité. Un dispositif léger et ludique, une installation nomade à décliner dans bien d’autres situations : pédagogique, par exemple. Je chante pour toi devrait être expérimenté dans les cours de récréation, comme antidote aux jeux violents.

Antidatamining de Rybn

Anti Data Mining” du collectif RYbN est une recherche artistique fondée sur la récupération, via internet, de nombreux indices socio-économiques et des flux boursiers et financiers. L’action de Rybn est une action de dissémination en proposant des ateliers dans lesquels chacun peut prendre en main l’apprentissage des flux de données invisibles qui traversent notre environnement et s’en approprier la signification.

En sens les artistes restent des décrypteurs, quand ils sont porteurs d’une démarche conceptuelle : leurs murs virtuels lumineux éclairent à la fois notre espace vital et notre mode de pensée à venir.

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A propos de l'auteur: Janique Laudouar

Janique Laudouar a soutenu un DEA sur l'interactivité en 1996 au Département Hypermedia Université Paris 8. Elle a été directrice éditoriale de numedia-edu, une revue en ligne de sensibilisation à la culture numérique et aux nouveaux medias. de 2003 à 2007 (numedia-edu, numedia-art) et écrit de nombreux articles sur l'art, le numérique.

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